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11 Février 2021

Julia Minkowski et Lisa Vignoli : "Défendre un accusé, c'est défendre l'humanité"

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Julia Minkowski et Lisa Vignoli : "Défendre un accusé, c'est défendre l'humanité"

Julia Minkowski est avocate pénaliste, Lisa Vignoli est journaliste et auteure. Toutes les deux, elles sont allées à la rencontre de 9 femmes avocates. Elles livrent le témoignage de ces "ténoras" du barreau dans L'avocat était une femme (JC Lattès), à travers ce que ces dernières considèrent comme le procès de leur vie. 

Hachette.fr : Dans L'avocat était une femme, vous dressez le portrait de 9 avocates à travers ce qu'elles-mêmes considèrent comme le procès de leur vie. Comment vous est venue l'idée de recueillir le témoignage de "ténoras" du barreau ? 

Lisa Vignoli : Julia et moi nous sommes rencontrées il y a cinq ans pour une enquête que je réalisais sur les avocates qui défendaient des hommes dont les victimes étaient des femmes. Elle faisait partie de celles que j’avais choisi d’interviewer : elle avait défendu un médecin accusé d’agressions sexuelles sur ses patientes et fondé avec des consoeures -dont Rachel Lindon, auquel un chapitre est consacré dans le livre- le Club des femmes pénalistes. Après cette publication, nous nous sommes suivies. L’idée de faire un livre sur ce thème a fait son chemin dans sa tête et lorsque nous nous sommes revues ce n’était plus une idée mais une envie forte et elle m’a convaincue de cette nécessité !

 

Vous avez écrit ce livre à quatre mains. Comment vous êtes-vous organisées pour réaliser cet ouvrage ?

Lisa Vignoli : Le choix des neuf avocates s’est fait de manière naturelle entre nous. Certaines étaient évidentes pour nous deux. J’en connaissais d’autres de mon côté et Julia, de toute évidence, du sien. Bien sûr, il nous est arrivé d’avoir envie de “pousser les murs”, il y en avait tant de formidables mais on ne pouvait être exhaustives! Une fois la liste arrêtée, toutes ont accepté de participer à notre projet. C’est là que le plus passionnant est arrivé : nous les avons rencontrées individuellement pendant plusieurs heures, le vendredi après-midi (c’était un rituel!). J’ai ensuite écrit chacun des portraits avec pour fil rouge l’affaire qu’elles avaient choisi comme “l’affaire de leur vie”. Mon objectif était d’effectuer des allers-retours entre ce procès et qui elles étaient, cette affaire qui disait tant d’elles et venait éclairer leur personnalité, leur trajectoire professionnelle et personnelle. Il était important de montrer à quel point ces deux aspects de leurs vies s’entremêlaient. Quand cette partie a été terminée, Julia a pris la plume pour écrire l’avant-propos, et l’épilogue où elle-même raconte le procès de sa vie. Comme elle le raconte, Gisèle Halimi venait de nous quitter...

 

Dans votre avant-propos, vous soulignez la démarche féministe dans lequel s'inscrit cet ouvrage. En quoi recueillir le témoignage de femmes avocates vous semble-t-il nécessaire ?

Julia Minkowski : Le métier d'avocat est un "métier de lignée". Cette formule du grand avocat Jean-Louis Pelletier souligne l'importance de la transmission, et donc des modèles. A part Gisèle Halimi, l'exception qui confirme la règle et dont on salue davantage les combats féministes que son brio en tant qu'avocate, les femmes sont exclues du panthéon des ténors, de la légende du barreau. C'est pourquoi nous avons voulu mettre en lumière ces femmes qui se racontent chacune à travers le procès de leur vie. C'est aussi le meilleur moyen de les faire connaître du grand public pour que ceux qui devront faire face à la justice demain n'hésitent pas à choisir une femme pour leur défense, sans crainte qu'elle ne soit trop frêle, trop sensible, ou que sa voix ne fronde pas suffisamment fort pour les tirer d'affaire.

 

Comment expliquez-vous que beaucoup d'avocats soient connus, tandis que très peu d'avocates le sont ?

Lisa Vignoli : De manière très simple -voire simpliste- je dirais que les journalistes ont joué un rôle. Depuis la sortie du livre, certains ont reconnu un traitement médiatique un peu déséquilibré vis-à-vis d’elles. Aussi, j’ai la conviction que ces avocates ont moins besoin, ou envie c’est selon, de se mettre en avant que leurs confrères. De manière générale, les femmes -et pas seulement les avocates- souffrent davantage du sentiment d’imposture que les hommes alors si on ne les aide pas un peu, on finit par fermer le cercle. D’où ce livre !

 

De la même manière, vous soulignez dans votre avant-propos que les mentors des avocates figurant dans ce livre sont majoritairement des hommes. Selon vous, pourquoi ?

Julia Minkowski : Dans la génération précédente, très peu de femmes ont pu s'illustrer en tant qu'avocates pénalistes en raison des préjugés évoqués précédemment. Rares sont celles qui poursuivaient leur carrière dans le droit pénal après leurs débuts, et donc logiquement les avocates pénalistes qui ont eu elles-mêmes des collaborateurs ou collaboratrices se comptent presque sur les doigts d'une main. Il est donc naturel que parmi les femmes que nous avons interrogées, toutes, à l'exception de Marie Dosé qui évoque Françoise Cotta, ont eu un homme pour mentor. Ceci dit, les duos qu'elles racontent avoir formés avec ces ténors, tous selon des dynamiques très différentes, sont intéressants car ils ont malgré tout permis à chacune de s'émanciper à sa façon. C'est aussi ce que raconte le livre.

Lisa Vignoli : C'est naturel bien entendu mais il est vrai qu'il était ironique de constater que nous avions voulu éclairer ces avocates et qu'elles se tournaient sans cesse vers ces hommes. Nous devions au moins souligner ce constat !

 

Pensez-vous que le métier d'avocat soit appréhendé d'une manière différente quand il est exercé par une femme ?

Julia Minkowski : Non, pas du tout, c'est justement ce que les gens s'imaginent et ce qui a été un obstacle pour que les "ténoras" s'imposent. Il y a autant que de personnalités, le genre n'est en rien déterminant d'une façon de plaider ou de défendre. Je crois que c'est justement ce qui apparaît dans le livre, les neuf avocates ne se ressemblent pas du tout et n'ont pas la même façon d'aborder le métier. En revanche, on ne peut pas nier qu'un femme s'exprimera sans doute plus librement dans des affaires de viols par exemple. Un avocat peut craindre, s'il remet en doute la parole d'une plaignante, d'être accusé de misogynie, là où une avocate pourra exercer la défense sans ce type de réserve.

 

Au cours de votre travail d'interview et d'écriture, quel(s) enseignement(s) avez-vous tiré(s) de ces témoignages ?

Julia Minkowski : Cela m'a confirmé que je faisais un des plus beaux métiers du monde et que je voudrais ressembler à chacune de ces modèles. Ce qui les rassemble est cette conviction qu'il y a toujours, dans chaque être humain et dans toute circonstance, quelque chose à défendre quel que soit l'acte qu'on l'accuse d'avoir commis. Les défendre chacun, c'est défendre l'humanité. Quel plus grand honneur ?

Lisa Vignoli : En effet, il a été assez fascinant pour moi de voir à quel point ces avocates ne s'intéressaient presque pas aux faits (comme à la vérité des faits) quand se posait la question de défendre ou non. Ce qui prévaut dans leur cas, c'est l'humain. J'ai aimé rencontrer ces personnalités qui, le plus souvent, se trouvent alors en décalage avec l'opinion publique. Elles se battent pour des hommes que la majorité voudrait voir condamnés avant même toute forme de procès ! Elles sont à contre-courant et puisent leur force là-dedans, c'est admirable. Peut-être aurais-je dû poursuivre le droit ? (sourire).

 

Propos recueillis par Shannon Humbert.

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