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29 Octobre 2013

Nadine Gordimer : l’Afrique du Sud comme elle va

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Nadine Gordimer : l’Afrique du Sud comme elle va
Un amant de fortune
Pour la première fois, Nadine Gordimer quitte la société sud-africaine pour aborder un sujet plus vaste : la condition des laissés-pour-compte de l'économie mondiale, ceux qui sont condamnés à rester étrangers au monde des pays riches. Une très belle histoire d'amour, complexe, qui s'étend sur deux...
Paru le : 
11 Septembre 2002

Alors que s’achève bientôt la saison culturelle Afrique du Sud en France (mai à décembre 2013), paraît le nouveau roman de Nadine Gordimer, Vivre à présent, chez Grasset. Une mosaïque identitaire dans un pays où le fossé de la ségrégation a accouché de multiples et insidieuses tranchées.

Nadine Gordimer en un clin d’œil :

Née près de Johannesburg en 1923, dans une famille bourgeoise, Nadine Gordimer est une figure majeure de la lutte anti-apartheid. Lire la biographie de Nadine Gordimer.

 

Pourquoi on aime "Vivre à présent" :

 

Bouge-toi ! intimait Nadine Gordimer en 2007 dans un roman qui auscultait le délitement d’une famille de privilégiés dans l’Afrique du Sud post-apartheid. Le couple de Vivre à présent, quant à lui, tente de se construire au sein d’une classe moyenne mixte, censée incarner l’avenir d’une nation aliénée à son passé. "Elle était noire, il était blanc. C’était tout ce qui comptait. Tout ce qui constituait l’identité, alors. Aussi simple que les lettres noires sur cette page blanche. C’était par ces deux identités qu’ils transgressaient." Steve et Jabulile se sont connus au sein de la "Lutte", le grand mouvement souterrain contre le régime ségrégationniste. Lui, chimiste dans une usine de peinture, fabriquait des bombes de l’autre côté de la frontière, au Swaziland, là où le père de Jabu l’avait envoyée suivre un enseignement digne de ce nom. La fin de l’apartheid a légalisé leur amour, autorisant le retour en Afrique du Sud et l’installation dans une banlieue pavillonnaire, au sein d’une communauté ouverte et tolérante de camarades et d’anciens parias.

 



Confronté à des préoccupations plus ordinaires, moins héroïques, le couple cherche à poursuivre le combat. Steve s’investissant dans l’accès à l’éducation des plus défavorisés au sein de l’université, Jabu exerçant comme avocate dans un Justice Centre. Cramponnés à leurs idéaux, ils voient la démocratie pour laquelle ils ont lutté vaciller, la peur régner, la haine prendre de nouveaux visages. Leurs parents ne partagent pas leur mode de vie, leurs convictions et leurs doutes. Leurs enfants, Sindiswa et Gary Elias, n’ont pas connu l’apartheid mais profitent d’une liberté théorique que les clivages persistants restreignent. Comment, alors, comprendre les revendications sociales ou mesurer l’impact d’un choix, qu’il s’agisse de renouer avec la tribalité des aïeux africains ou de se réfugier dans les modèles conservateurs d’hier ?

 



Difficile de ne pas s’incliner devant cette fresque édifiante que brosse Nadine Gordimer, 90 ans, engagée de la première heure, dont la littérature est de bout en bout un miroir tendu à l’Afrique du Sud. Changeant sans arrêt de focale à l’intérieur même de phrases qui glissent du cas particulier au mouvement général, l’écrivain brasse large et progresse lentement. Car il n’est rien du marasme social, économique et culturel du pays qui n’affecte l’existence de ses personnages. L’actualité brûlante et les faits divers sordides mènent la danse. Steve, Jabu, leur famille et leurs amis semblent guidés par les inflexions de l’histoire. Et rien n’échappe au regard aiguisé, au verbe tranchant de Nadine Gordimer. Derrière chaque décision, chaque pensée, il y a sa conscience prégnante. Elle voit ici la désorientation de celui qui s’était accompli dans la lutte contre le pouvoir et doit composer avec l’intégration des ennemis d’hier dans la société d’aujourd’hui. Elle reconnaît là l’atavisme de celle dont les racines sont ancrées dans la tradition africaine. Elle sait que malgré l’amour qui les unit, le découragement de l’un relève de l’espoir chez l’autre.

 


Il y a donc plus, dans cet impressionnant roman, que la somme d’une identité noire et d’une identité blanche dans un moule qui a trop longtemps refusé leur alliance. Tout y est éminemment politique, presque nécessairement, du regard désabusé sur les idéaux communistes et sur l’ANC à la critique virulente de l’ascension du président Jacob Zuma, du droit à la terre à l’accès à l’éducation, de l’intégration des homosexuels à la xénophobie envers les immigrés zimbabwéens. Une radiographie passionnante, où domine l’acuité presque omnisciente d’une intellectuelle in situ, qui jamais n’a pris la tangente. Steve et Jabu envisagent de s’exiler en Australie pour repartir de zéro, J. M. Coetzee, son compatriote auréolé d’un même Nobel de littérature, l’a fait. Nadine Gordimer, elle, est restée au chevet de son peuple, trouvant le souffle nécessaire à l’écriture dans les exhalaisons fétides d’un régime corrompu, dans les plaies ouvertes du chômage et du sida, dans les irréductibles fractures, masquées sous l’étendard de la nation arc-en-ciel. Elle n’a pas relâché son attention lorsqu’en 1990 Nelson Mandela, à peine libéré, l’appelait auprès de lui et entamait le processus d’abolition de l’apartheid. Elle ne s’est pas contentée des vœux de vérité et de réconciliation mais est restée vigilante, alerte, critique. Les deux pieds ancrés dans un présent désorienté, déchiré entre le poids du passé et la fuite vers l’avenir.

 



Nombre crimes, qu’ils soient commis par un homme d’Etat ou un anonyme, rythment la chronique de cette famille sud-africaine contemporaine. Jusqu’à cette scène où Steve, Jabu et leurs enfants, partis se "réconcilier avec l’Afrique, dans la brousse", retrouvent leur maison cambriolée, souillée, la vieille tante qui vivait avec eux ligotée. Comme Nadine Gordimer elle-même a été attaquée chez elle en 2006. On pense alors à Disgrâce, le chef-d’œuvre de Coetzee, à cette autre souillure qu’est le viol. Autant de maux qui témoignent de l’état de l’Afrique du Sud, rongée par les inégalités sociales et la violence qui transpire des arcanes du pouvoir jusque dans les ruelles des townships. Un pays où l’injustice montre un nouveau visage, souriant, dissimulant son arrogance sous les bonnes intentions. Un pays où, pourtant, l’espoir demeure en creux, entre souvenirs de la grande Lutte et maigres tentatives de résistance. Ce constat amer mais lucide, Nadine Gordimer, généreuse, exaltée, le dresse avec des mots, toujours, pour seules armes. "Non pas des armes à feu mais des armes de l’esprit".

 

 

La page à corner :

 

Confronté à la corruption et à l’inefficacité du régime, Steve ne cesse d’interroger le bien-fondé du combat pour la démocratie auquel il a tant donné. "Qu’est-ce qui explique la différence entre ne rien faire du tout et en être arrivé au point, bien malgré soi, où l’on reconnaît que ce en quoi on croyait, ce pour quoi on s’est battu n’a jamais été tant soit peu appliqué – d’accord, ne pouvait l’être – en quinze années de gouvernement – et dégénère à présent de jour en jour. Oh, ce putain de leitmotiv, Une Meilleure Vie, et chaque fois qu’on l’entend, affronter le regard des morts, des camarades qui ont sacrifié leur vie pour le dernier modèle de berline Mercedes, les palais d’hiver ou les villas d’été, les dessous-de-table se chiffrant en millions des contrats d’armement, les appels d’offre truqués pour la construction de logements sociaux dont les murs flambant neufs se fissurent comme un vieux visage. Qui, dans ses pires cauchemars, aurait pu prédire un tel écœurement, une telle absence de choses à faire pour ne pas perdre courage, a lutta continua." (p. 400)

 



Thomas Flamerion

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