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09 Janvier 2013

Joan Didion : mater dolorosa

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Joan Didion : mater dolorosa

Dans Le Bleu de la nuit (Grasset), la grande romancière américaine Joan Didion fait le deuil de sa fille adoptive, disparue quelques semaines avant la parution de L’année de la pensée magique (Grasset), précédent opus consacré à la mort de son époux. Magistral.

Joan Didion en un clin d’œil :

 

Joan Didion est l’une des romancières américaines les plus reconnues. Elle a connu la consécration en France avec L’année de la pensée magique (Grasset) en 2007. Lire la biographie de Joan Didion. 

 


Pourquoi on aime "Le bleu de la nuit" :

 

Le Bleu de la nuit est pour Quintana nous prévient l’épigraphe du dernier livre de Joan Didion. Quintana Roo Dunne était la fille de la romancière. Elle est morte à l’âge de 39 ans après avoir passé plusieurs mois dans une unité de soins intensifs. Une ultime épreuve pour l’écrivain qui s’apprêtait alors à publier L’année de la pensée magique, son précédent opus où elle rendait hommage à son mari, l’écrivain John Gregory Dunne, terrassé par une crise cardiaque en 2003. Meurtrie, vacillante sur ses jambes mais encore forte sur le papier, Joan Didion a repris la plume pour livrer ce nouveau tombeau dans une langue d’une bouleversante humilité qui désamorce l’effet de pathos ou de nostalgie.

 



Elle se souvient de ce jour de 1966 où son mari a répondu au téléphone alors qu’elle était sous la douche et que le médecin leur a demandé s’ils voulaient adopter une "très belle petite fille" qui venait de voir le jour. Elle se souvient avoir été frappée par les "cheveux d’un noir féroce" du bébé. Elle se souvient avoir choisi son prénom en référence à une terra incognita mexicaine. Elle se souvient de son baptême où les femmes portaient toutes un tailleur Chanel et où, insouciant, on mangeait des canapés au concombre en buvant du champagne. Elle se souvient de son impuissance à arracher la première dent de lait branlante de sa gamine. Elle se souvient du comportement étonnamment adulte de sa fille qui, à cinq ans, pouvait dire des choses comme "Les enfants qui ont des colliers de fleurs ne portent pas de manteau", "je pense que ça va faire un carton" en sortant d’un film sur la tsarine Alexandra, ou encore prévoir une salle de projection avec son Dolby dans sa maison de poupées...

 



La romancière se replace par l’écriture à ce moment bleu, ce moment suspendu dont on ne sait jamais profiter. "Sous certaines latitudes, pendant un certain laps de temps à l’approche et au lendemain du solstice d’été, quelques semaines en tout, les crépuscules rallongent et bleuissent. (…) La lumière bleue s’en va, déjà les jours raccourcissent, l’été n’est plus là. (…) Le bleu de la nuit c’est le contraire de l’agonie de la clarté, mais c’est aussi son avertissement. (…) Ai-je cru que les nuits bleues pourraient durer à jamais ?", se demande-t-elle, connaissant à présent "l’assombrissement à venir".

 

 

La page à corner :

 

Joan Didion insère dans son récit le discours du père de sa fille lors du mariage de cette dernière, une manière de bâtir un tombeau aux amours de sa vie, tous deux disparus : "Je peux citer ses mots exacts parce qu’il les a écrits après les avoir prononcés. Il voulait qu’elle l’ait dans ses mots à lui – le souvenir précis, dans ses mots précis à lui, qu’il avait de son enfance : ‘Il n’y avait pas de chauffage dans la maison – il y avait de vieilles plinthes, mais nous avions tout le temps peur qu’elles provoquent un incendie – et donc nous nous chauffions grâce à cette énorme cheminée ouverte dans le salon. Le matin, en me levant, j’allais chercher du bois pour la journée – nous en consommions à peu près une cordée par semaine – puis je réveillais Q, je lui faisais son petit déjeuner et je l’habillais pour partir à l’école. Joan essayait de finir un livre cette année-là, et elle travaillait jusqu’à deux ou trois heures du matin, puis elle buvait un verre et lisait un peu de poésie avant d’aller se coucher. Elle préparait toujours le déjeuner de Q la veille, et elle le mettait dans un panier bleu. Il fallait voir ce que c’était, ces déjeuners : ce n’était pas le panier-repas classique de l’écolier, à base de beurre de cacahuète et de confiture. Des petits sandwichs tout fin, coupés en quatre triangles et enveloppés dans du film plastique. Ou alors du poulet frit maison, avec une salière et une poivrière de poche. Et en dessert, des fraises équeutées, avec de la crème fraîche et du sucre de canne. Donc j’emmenais Q à l’école, et elle devait descendre une petite colline escarpée. Tous les enfants étaient en uniforme – Quintana portait une robe-chasuble en tissu écossais et un gilet blanc, et ses cheveux étaient ramenés en queue de cheval. Je la regardais disparaître au pied de cette colline, avec le Pacifique en immense toile de fond bleue et je me disais que c’était la plus belle chose que j’avais jamais vue de ma vie. Et j’ai dit un jour à Joan : 'Il faut que tu voies ça, chérie.' Le lendemain matin, Joan est venue avec nous, et quand elle a vu Q disparaître au pied de la colline, elle s’est mise à pleurer. Aujourd’hui Quintana remonte cette colline. Ce n’est plus la blondinette en robe-chasuble écossaise avec son panier-repas bleu et sa queue de cheval. C’est la Princesse – et au sommet de cette colline l’attend son Prince. Si vous voulez bien lever vos verres avec moi en l’honneur de Gerry et Quintana.’ C’est ce que nous avons fait. Nous avons levé nos verres avec lui en l’honneur de Gerry et Quintana." (p. 38-39)
 

"Le bleu de la nuit" dans la presse :

 

"Elle écrit à cette lumière, du bout de la vie, comme on écrit du bout du monde. Le portrait puzzle d’une femme fière, revenue de tout, qui ne lâche rien", Thomas Stélandre, Libération.

 

"Ce livre est un hommage en forme d'interrogation : 'Peut-on se soustraire à l'agonie de la lumière?'. Non dit Joan Didion. Et pourtant il faut continuer à vivre (…) par delà la mort. Poignant", Laurence Houot, Culturebox.

 



"Au fond, elle a le mot juste, Joan Didion. Le Bleu de la nuit est d'une certaine manière la bande-son d'un deuil. Un remix sec et rapide d'un thème immémorial. Un Stabat Mater à Manhattan", Florence Noiville, Le Monde

 



Noémie Sudre

L'année de la pensée magique
Une soirée ordinaire, fin décembre à New York. Joan Didion s'apprête à dîner avec son mari, l'écrivain John Gregory Dunne - quand ce dernier s’écroule sur la table de la salle à manger, victime d'une crise cardiaque foudroyante. Pendant une année entière, Didion essaiera de se résoudre à la...
Paru le : 
05 Septembre 2007

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